Le jeu et l’écriture

Au cœur de l’écriture, se met en place un processus créatif. Si la créativité tient une place essentielle chez l’adulte, elle occupe aussi un rôle primordial dans l’enfance.
A travers ce prisme , se joue aussi des similitudes avec le jeu enfantin.
Le jeu comme l’écrire fait perdre la notion du temps et de l’espace. On peut considérer le jeu comme une activité spontanée et gratuite, adaptative pour l’enfant et vécue d’une façon sérieuse.
Lorsque l’enfant joue, il commence par regarder l’objet (c’est une phase d’exploration). Ensuite, il va faire quelque chose avec (il développe son exploration). Il effectue une tâche qui correspond à ses capacités dans  « l’ici et maintenant ».
Freud décrit le jeu d’un enfant de dix-huit mois, qui, pour surmonter l’absence de sa mère, jette au loin une bobine et la fait réapparaître grâce à une ficelle. Alors qu’il subit passivement le départ de sa mère, il agit sur l’apparition et la disparition de sa bobine. Freud analyse ce jeu enfantin du « Fort/Da ». Ici, la souffrance se transforme en plaisir car l’enfant, sur le mode ludique, maîtrise départ et retour de l’objet aimé. Le plaisir vient de l’angoisse, celle-ci est voulue puis évitée grâce au mouvement d’aller-retour. A la faveur du jeu, un sens a été trouvé et qui se trouve « prouvé » par le jeu.
Celui qui écrit, comme l’enfant, décharge un affect et le maîtrise par sa création. Ces deux situations possèdent la particularité de constituer un espace par le moyen d’une mise en scène. Écrire permet de trouver un temps, un « lieu » pour se rencontrer, échanger, se transformer. Ici, la personne se remet en question et se découvre.
L’écriture est bien l’acte d’une éternelle répétition dans la différence entre souffrance et plaisir, présence et absence. Au cours de cette situation particulière, affleure les paradoxes. Ainsi pendant le saisissement créateur, les frontières du Moi sont fluctuantes. On a besoin de s’oublier pour se sentir plus à l’aise dans sa création. Dans l’écriture, on se trouve dans un entre-deux, entre le dehors et le dedans, le moi et le non moi, le corps et le langage. La personne fait « comme si » elle devenait l’objet même de sa création, comme l’enfant qui joue, se transforme à volonté en cheval, en gendarme, en voleur ou en camion.
La création met en œuvre nos émotions, nos pulsions. L’espace d’écriture respecte notre liberté, sait tolérer notre envie de repli sur soi. Cet environnement privilégié est susceptible de fonctionner comme un écho, une caisse de résonance pour nos désirs, nos fantasmes aussi.
Quand nous écrivons, nous échappons aux limites de la vie quotidienne, nous transcendons un temps nos difficultés, nos problèmes. Au centre de ce cadre, fonctionne bien quelque chose en terme de repères. C’est un espace de compromis face à la réalité où on se défend de son angoisse. Durant ce moment, nous n’avons de compte à rendre à personne, on ne peut être contesté par les autres.
On se libère des lourdeurs de l’existence et on conquiert un certain bonheur, le bonheur d’écrire.
L’écriture porte en soi notre enfance dont elle donne un sens et suggère une certaine vérité. Elle constitue en quelque sorte  une retrouvaille.
Peut-être, qu’au-dessus de notre feuille ou derrière notre écran, avons-nous rendez-vous avec cet enfant que l’on a été.
Alors, nos doigts effleurent le paradis d’une enfance qui n’est plus perdue.

 

 

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Magique écriture

Et si l’écriture comportait un grain de magie ?
Le processus créatif est, comme nous l’avons déjà vu, un processus de symbolisation. Ainsi, une des premières utilisations du symbolisme serait d’ordre magique, c’est-à-dire qu’il opère une transformation chez celui qui l’emploie. L ‘écriture est une expérience originale qui est aussi difficile de saisir de l’intérieur que de l’extérieur.
Prenons ainsi le travail d’un sorcier sur son malade. Il s’agit dans cette situation spécifique de proposer un langage, de provoquer une expérience symbolique. La parole, l’expression verbale, amène le passage d’une expérience désordonnée, décousue à une expérience intelligible et ordonnée. Le processus débloque chez un malade une situation douloureuse et la réorganise dans un sens favorable.
On retrouve bien ici des idées que nous avons déjà développées : le corps, le passage à une expression, pour nous, écrite, les différentes étapes d’une séance où des éléments entrent en jeu et aboutissent à un fonctionnement ordonné.
Celui qui écrit est à la fois sorcier et malade, metteur en scène, acteur et spectateur. Et comme pour la séquence magique, l’appareillage symbolique, ce que l’on appelle le rituel  d’écriture peut jouer un rôle essentiel.

L’écriture comporte bien un grain de magie. Ici, le processus créatif se caractérise par le voyage sur un tapis volant, l’action à distance, l’ambiguïté, la pensée déréelle, « l’inquiétante étrangeté » du familier. Tout ce qui interdit la raison, la logique de la vie quotidienne peut se donner libre cours dans  l’écriture. La porte est ouverte et la personne s’y arrange avec son médium sans pour autant exercer sur lui un plein contrôle.
Par l’écriture s’exerce un pouvoir de transformation de la perception du monde. Le risque est bien sûr de s’évader dans un autre monde où la réalité est occultée.
La vie n’est pas qu’écriture. La magie n’est pas sans danger.
Et somme toute, on semble conscient de ces risques et on entreprend son voyage en écriture que dans le but d’en toujours revenir.

 

 

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Fragile écriture

L’expérience d’écriture est fragile. La personne, doit se retirer du monde extérieur, éviter ou s’abstraire de tout bruit autour d’elle. Une certaine solitude est essentielle. Ainsi, en se recueillant, celui qui écrit protège le sanctuaire de son travail.
On assume cette solitude, on en tire une certaine force et une énergie nécessaire. Le silence flotte autour et descend au centre de nous.
Le travail d’écriture est un travail de solitaire. Même si la personne ne se cache pas d’écrire, elle peut avoir des réticences à montrer ce qu’elle crée à un public qui lui serait étranger. Car, elle doit accepter que son texte sorte de sa dormance, qu’il rejoigne le monde des hommes.
Si l’isolement préserve le bon déroulement du processus, il stimule les énergies mises en jeu. La personne, en face d’elle-même, est fragile et la créativité nécessite une bonne dose de confiance en soi- même. Confiance, volonté, désir sont indispensables sinon le processus peut être inhibé et l’écriture arrêtée. Rien n’est jamais terminé, ou acquis d’avance. Seulement, l’écriture semble le moyen approprié de toujours continuer.
Le processus créatif, ici, n’induit pas les mêmes risques que dans une autre forme de créativité. Car la séance d’écriture est bien une situation particulière.
Quel que soit l’écrit : un blog, un journal, un texte, un roman ou tout autre .. il représente pour la personne un ancrage essentiel.

La plume qui crisse sur le papier, les doigts qui courent sur les touches d’un clavier, permettent d’échapper peut-être au désespoir, de s’affranchir du temps qui passe.
Et, comme toute activité humaine, l’écriture témoigne du chant de la vie.

 

 

mariana10 Création sur la fragilité de Mariana Mejia Suarez