Poème du bitume

Allez, on jette la clé sous la porte
On part à deux, à l’aventure, qu’importe
Dans le caniveau, des papiers souillés
Collent comme des lectures vite oubliées
À l’angle d’une rue, un chien efflanqué erre
S’approche, recule, pisse sur un réverbère
Sur le mur, un tag violent hurle sa haine
Souvenir d’une manifestation qui dégénère
Une femme se drape dans sa longue étole
On devine son sourire derrière son voile

Midi, on s’arrête à la crêperie du coin
Goûter une galette au beurre, au sarrasin
Dans les douves du château, un cygne solitaire
Tourne en rond, trace des lignes imaginaires
Des voitures débouchent sur la grande place
Embouteillages, grondements, odeurs de gazoual
Se réfugier dans le havre, dans l’apaisant passage
En bas des marches, un violon joue un air tzigane
Un skate nous touche, nous frôle effrontément
Il bondit, dessine des arabesques, imprudent

Dans le square, un SDF dort allongé sur un banc
Des enfants glissent non loin sur un toboggan
Un homme titube sur le pont, se penche et renonce
Il ne se couchera pas dans le lit du fleuve sombre
Des jeunes tapotent sur leur portable dans un café
Ils s’envoient des messages à défaut de se parler
Le crépuscule d’abord timide s’invite dans la ville
Comme des lucioles, les lampes clignotent, scintillent
Pour nous, le vagabondage dans la cité se termine
Il reste juste un peu de bitume sur la dernière rime

 

Nantes en noir et blanc

 

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Le retour du Belem

Des bars de nuit des quais de La Fosse
De la corne d’un énorme éléphant
D’une table du Hangar à Bananes
On l’attend

Ses trois mâts s’érigent vers le ciel
Il se drape dans sa voilure qui claque
Et danse sur les flots boueux de la Loire
Fascinant

Le Belem a traversé les mers d’Écosse
D’autres escales, d’autres océans
Il en garde la mémoire salée
Sur les flancs

Comme un ancêtre vénérable
Il revient panser ses blessures
Avant de traverser les ans
Insolent

Son port d’attache le retient
Le fleuve l’enserre, le caresse
Nantes, la belle endormie, se réveille
Amoureusement

Une petite fille sur le ponton
Lève les yeux vers le gréement
Laissons la avec ses envies d’ailleurs
Son rêve blanc

 

 

 

 

Fin octobre, le Belem est de retour à Nantes

L’usine

Quand le crépuscule effleure doucement le ciel
Les fourmis travailleuses quittent la ville
Le dôme de l’usine se pare de couleurs pastel
La lumière se dégage comme un vitrail clair
Et rappelle la sérénité oubliée d’une église

Il est loin le temps d’avant, des ouvriers laborieux
Chaque jour, ils pointaient heureux, malheureux
Ils trimaient, transpiraient à la chaleur, silencieux
D’un four, ogre immense qui lançait tous ses feux
Pour fabriquer des petits biscuits au goût précieux

Si l’usine n’existe plus, on l’a ailleurs déplacée
Des robots continuent à pétrir, façonner, biscuiter
À l’ère numérique, des ouvriers dans des ateliers
Surveillent les machines qui savent seules calibrer
Des gâteaux sous plastique pour des enfants affamés

La tour abrite une librairie, un restaurant branché
L’emblème nantais a peut-être englouti son passé
Ce soir, je l’admire du pont enjambant la voie ferrée
Des pigeons planent telles des sentinelles assurées
Et le ciel se déploie autour d’elle pour ne pas l’effacer

 

Photographie l’usine LU de Renan Peron